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Tentative d’analyse du déconfinement annoncé

Le Président a donc annoncé les grandes lignes du déconfinement prévu à partir du 11 mai 2020 (je me concentre sur les aspects sanitaires) :

  • les écoles rouvriront progressivement à partir du 11 mai (les universités en septembre) ;
  • l’activité économique reprendra aussi le 11 mai ;
  • certaines populations (les plus âgés) pourraient rester confinés plus longtemps ;
  • les rassemblements seront encore limités (bars, restaurants, cinéma, etc.) et les plus grands (festivals, etc.) au moins jusqu’au 15 juillet ;
  • chacun d’entre nous recevra un masque ;
  • les personnes présentant des symptômes seront testées ;
  • une application (probablement nommée StopCovid) permettra, sur la base de l’anonymat et du volontariat, de savoir si on a été en présence dans les 14 derniers jours d’une personne qui aurait depuis déclaré des symptômes.

Les postulats

Pour bien analyser ces décisions, il faut mettre au clair plusieurs choses.

Tout d’abord, l’épidémie sera stoppée quand 60 % à 70 % de la population sera immunisée. Ce qui peut arriver de deux manières :

  • les gens attrapent le virus et développent une immunité naturelle ;
  • un vaccin immunise les gens sans qu’ils tombent malades.

Le but étant de stopper l’épidémie, il faut atteindre cette “immunité collective”. Cela dit, si trop de monde est contaminé en même temps, cela faire déborder les hôpitaux. Le confinement a pour but de ralentir la progression de la maladie, afin d’étaler le nombre de malades (vous avez tous vu les graphiques “d’étalement de la courbe”). Et en parallèle, on augmente dans l’urgence les capacités hospitalières.

(Notons au passage que la situation de l’hôpital ayant été largement dégradée par les réformes de ces 15 dernières années, on doit aujourd’hui compenser les économies faîtes par une plus longue durée du confinement. Vu le coût économique de ce dernier, tout cela finira par coûter bien plus cher que de maintenir un système de santé en meilleure forme…)

Le hic, c’est qu’on ne peut pas rester confiner indéfiniment. Outre les dégâts socio-économiques colossaux, cela nous fait atteindre l’immunité collective que trop lentement. Il faut donc que le virus se propage, mais pas trop vite pour ne pas surcharger les hôpitaux et aussi gagner du temps pour trouver un traitement (afin de réduire les décès), puis un vaccin (qui réduirait le nombre de malades et donc de décès).

D’où l’idée de commencer à sortir de là à partir du 11 mai. Et c’est un sacré jeu d’équilibriste auquel il faut jouer. Le gros souci de ce virus, c’est qu’il y a plein de gens qui en sont porteurs sains ou qui ne présentent que de faibles symptômes (mais qui sont contagieux). On parle d’environ 80 % des infectés (chiffre restant à confirmer).

Avec toutes ces cartes en main, voyons donc comment la France a choisi de régler les curseurs de son déconfinement.

La date

Pourquoi le 11 mai ? Le gouvernement est tiraillé entre gagner du temps contre la maladie (pour soulager les hôpitaux, trouver des traitements et un vaccin) et débloquer la roue économique. Le 11 mai semble la date la plus proche imaginable pour ne pas mettre par terre les hôpitaux. Et puis elle permet de passer les ponts de mai — ce serait dangereux de laisser partir les gens en longs week-ends et disperser le virus !

Plusieurs études laissent toutefois penser qu’il aurait été plus sage de prolonger le confinement jusqu’à fin mai.

Apprécions cela dit le fait d’annoncer cette date 4 semaines à l’avance, ce qui permet de s’organiser et d’ajuster les modalités.

Les écoles

C’est ce qui a le plus surpris dans les annonces du président. Pourquoi commencer à rouvrir les écoles dès le 11 mai ?

Plusieurs aspects ont, je crois, joué : si les enfants vont à l’école, cela fait moins de parents qui les gardent à la maison et donc plus de gens qui retourneront travailler.

De plus, si les parents retournent travailler, mais que les écoles restent fermées, il y aura forcément des grands-parents qui garderont leurs petits-enfants. Et ça, c’est dangereux, vu que les personnes âgées sont plus susceptibles de développer des formes graves de la maladie.

Le ministre de l’Éducation Nationale indique qu’il s’agit aussi de renouer contact avec les 5 à 8 % d’élèves qui ne donnent plus signe de vie depuis mi-mars.

À mon avis, la raison principale est cela dit plus pragmatique, et plus cynique : comme il faut bien que le virus se diffuse, autant que ça passe par les enfants. Ils sont moins souvent malades, et leurs parents sont souvent dans la tranche d’âge qui ne craint pas trop les formes graves.

Les modalités ne sont pas tranchés, mais toutes les classes n’ouvriront pas en même temps. Les effectifs des classes pourraient être divisés, afin de limiter une trop grande proximité entre les enfants (reste à expliquer comment on pourra faire ceci avec tant de postes de profs qui ont été supprimés ces dernières décennies…).

Retour au travail

À partir du 11 mai, retour au travail, donc. Les conditions n’ont pas encore été vraiment précisées, ce qui n’est pas très rassurant. Je suis étonné que le télétravail ne fut pas évoqué comme une façon de relancer l’activité tout en limitant au possible la contagion et de contrôler cette dernière. Ce sera peut-être recommandé dans les prochains jours, car cela semble la logique même.

Le déconfinement par classe d’âge, et non par régions

Les régions françaises ne sont pas aux même stade l’épidémie. Le Grand-Est et l’Île-de-France ayant bien plus de cas que les autres régions (mais les autres y viendront…).

Il a donc été envisagé de déconfiner à des dates différentes les régions, selon leur stade. Un blocage constitutionnel empêche visiblement de créer des frontières à l’intérieur du pays (tu m’étonnes !). J’imagine qu’on aurait pu contourner ça, mais déconfiner par tranche d’âge semble plus simple à faire passer : on garde nos vieux à la maison, en espérant avoir bientôt un traitement ou un vaccin est facile à faire accepter.

Il n’empêche que les personnes atteintes d’autres problèmes de santé pourraient être aussi confinées plus longtemps (faiblesses cardiaques, obésité et diabète en tête).

Les rassemblements

Limiter les rassemblements même après le 11 mai est assez logique : ils risqueraient de faire progresser trop vite la maladie et le nombre de malades à traiter. Un peu de précisions aiderait toutefois à organiser les choses dans les différents milieux touchés, mais cela va venir dans les prochaines semaines.

Les masques

Tout le monde le sait : le gouvernement a hérité d’une situation de pénuries de stocks de masques organisés par les gouvernements précédents, mais quand il a été alerté de cette situation (au printemps 2019 !), il n’a rien fait.

Et quand le risque de pandémie du Covid-19 s’est profilé fin janvier 2020, il a mis bien trop de temps à réagir. Et comme tous les pays veulent des masques, ça coince côté production.

Au lieu d’assumer, le gouvernement nous a menti en nous disant que c’était inutile de porter un masque ou qu’on ne saurait pas les utiliser (c’est un peu comme si avec le SIDA, on nous déconseillait les préservatifs car on ne saurait pas les utiliser !).

On nous promet désormais un masque par personne en mai. Cela reste évidemment à prouver (les soignants sont encore largement en sous-équipements à ce jour, malgré les promesses des semaines passées).

De plus, un masque par personne, c’est ridiculement insuffisant. Il s’agira, probablement, de masques lavables, réutilisables environ 30 fois. Il en faudrait au moins 2 par personnes (pour les 2 trajets quotidiens), et encore, ils devront être lavés — et séchés — tous les soirs. 3 ou 4 par personne serait donc un minimum pratique.

C’est déjà quelque chose, bien sûr. Tout masque est bienvenu. C’est juste que, après la débâcle d’anticipation sur les masques pour les soignants, autant dire qu’un tel effet d’annonce à des faux airs de “foutage de gueule”…

Pour info, les collectivités (régions, villes, etc.) parviennent en général mieux que l’État à recevoir leurs commandes de masques et en distribueront à leurs populations.

Tests et isolation des cas

Alors là, on touche au véritable problème des annonces du 13 avril. Toute personne ayant des symptômes sera testée nous a-t-on dit. Et que cela n’aurait pas de sens de tester tout le monde.

Dans son allocution, le président n’a pas fait la distinction entre les différents type de tests qui existent, ni sur la stratégie autour de l’isolation des cas. Et pourtant, c’est un point essentiel.

Voyons cette étude de l’INSERM, qui a cherché à modéliser l’impact de différents types de déconfinement (en Île-de-France).

Les auteurs ont modélisé, entre autres, l’impact de plusieurs scénarios sur les besoins de lits en réanimation selon l’application de règles de déconfinement plus ou moins souples. Les annonces du président correspondent à peu près au scénario nommé EXIT 3 dans le graphique ci-dessous :

“Expected impact of lockdown in Île-de-France and possible exit strategies”, INSERM, 12/04/2020

Le “ICU beds required” représente le nombre de lits de réanimation nécessaires. Actuellement, il y a, en Île-de-France, environ 2 500 lits (il y a quelques semaines, on était à 1 200 !).

Dans le scénario retenu, l’INSERM estime que les besoins en lits vont baisser jusqu’en juin puis remonter lentement les mois suivants (ce qui laisse le temps de s’organiser). Avec un peu de chances, des traitements et des vaccins seront disponibles entre temps et la courbe ne remontera pas autant.

On pourrait en conclure que le scénario choisi est donc à peu près raisonnable (bien qu’il maintienne une pression très forte sur les hôpitaux). Cela dit, l’INSERM indique que ce modèle n’est valable que si 75 % des personnes infectées (dont les asymptomatiques) sont isolés.

Or, rien n’a été dit sur l’isolation des cas détectés.

Pour isoler les cas, il faut tester au maximum, avec les tests PCR qui indiquent la présence actuelle du virus dans le corps et les tests sérologiques qui cherchent si la personne a été infectée dans le passé (et serait donc immunisée), afin d’avoir un état des lieux précis et continu sur l’étendue de l’épidémie. De quels tests parlait le président ? Où en sont les productions des différents tests ? On ne sait pas grand chose.

Il ne faut pas oublier qu’une grande majorité des porteurs du virus sont sans symptômes mais pour autant contagieuses. Si on ne teste et qu’on isole uniquement les personnes présentant des symptômes, on passe à côté d’une grande partie de la diffusion de l’épidémie. Quelles seraient les conséquences ?

Voici la réponse de l’INSERM :

“Expected impact of lockdown in Île-de-France and possible exit strategies”, INSERM, 12 avril 2020

On aurait alors besoin de 80 000 lits de réanimation en Île-de-France… Je rappelle qu’actuellement on en est à 2 500 (et encore, en ayant tiré au maximum les capacités). Autant dire que ce serait catastrophique…

Ce flou sur les tests et l’isolation des cas dans l’allocution est particulièrement inquiétant (ainsi que l’omission totale des tests sérologiques). Car le scénario retenu ne tient que si on peut isoler les personnes infectées… Et là, on n’a aucune visibilité sur ce point pourtant essentiel.

La raison principale c’est qu’on sera dans l’incapacité de tester une large population dans les prochains moins, car il n’y aura pas assez de tests disponibles. Pourquoi ne pas le dire clairement ? Pourquoi se cacher derrière un absurde “cela n’aurait pas de sens” ? C’est ce genre de choses qui font que la confiance en ce gouvernement est brisée.

L’application StopCovid

Le président, et plusieurs ministres avant lui, on évoqué une piste complémentaire aux tests pour trouver (et donc isoler) des personnes infectées : les applications de contact tracing.

Le principe est simple : les gens installent une application sur leur smartphone. Celle-ci détecte les autres smartphones à proximité qui ont l’application installée.

Si l’un des usagers est testé comme porteur du virus, il le signale à l’application qui va alors envoyer un message à toutes les personnes croisées dans les 14 jours précédents (pour ce qu’on sait, seulement si les deux téléphones sont restés à moins de 2 mètres l’un de l’autre pendant 30 minutes au moins — ce qui correspond un risque important d’infection). Les détails n’étant pas encore tranchés, le fonctionnement évoluera jusqu’à la sortie de l’application.

Ce concept d’application a de suite soulevé des questions de données personnelles (tu m’étonnes !). Cela dit, les choix techniques d’anonymisation, de tracking (Bluetooth et non GPS) et de conservation des données, ainsi qu’un code source libre laisse penser que cette application ne sera pas une porte béante pour le gouvernement vers nos données (cette application pouvant potentiellement savoir qui on croise, combien de temps, où, etc. — rien que ça !).

Différents ministres ont insisté sur le fait que cette application ne sera pas installée obligatoirement, mais sur la base du volontariat (ce serait de toute façon illégal).

Cela dit, nous subirons à coup sûr une large pression médiatique et sociale pour installer l’application : “Quoi, tu n’as pas installé StopCovid ? Quel mauvais citoyen tu es ! Pense à tes proches ! Je ne comprends pas comment on peut être aussi irresponsable !“.

Ça me rappelle un peu le 2e tour des Présidentielles où voter Blanc était considérer comme voter Le Pen. Combien regrettent, 3 ans après, d’avoir glissé le bulletin Macron ?

Quoi qu’il en soit, StopCovid ne parviendra pas à détecter les infectés du Coronavirus. NextImpact a écrit un article très clair là-dessus (sur abonnement) :

  • trop peu de gens sont équipés en smartphone (et oui, 77 % seulement) ;
  • parmi eux, nombreux sont ceux qui n’installerons pas l’application (malgré toutes les incitations que nous subirons) ;
  • la masse critique ne sera pas atteinte pour découvrir suffisamment de personnes infectées ;
  • et puis que feront les personnes qui auront été (selon StopCovid) en contact avec quelqu’un d’infecté, si elles ne peuvent pas se faire tester et donc savoir si elles sont vraiment porteuses du virus ? Devrons-nous isoler toutes ces personnes-là sur la simple base du doute insinué par l’application ? C’est absurde !

À Singapour, qui a déployé une telle application, dans une population bien mieux équipée et plus habituée à ce type de traçage, le pourcentage d’installation fut relativement faible (15-20 %).

Le gouvernement est toutefois conscient de ces limites, ayant toujours précisé que StopCovid ne serait qu’un élément de dépistage parmi d’autres.

Le véritable danger, à mon sens est que si on accepte ce genre d’application, on verra mis à l’œuvre un “effet de cliquet” : ce niveau de traçage par le gouvernement sera désormais la norme, et nos dirigeants pourront aller plus loin dans la surveillance à la prochaine occasion, sans trop de résistance.

Les failles du plan

De toutes ces mesures, on peut déduire que le gouvernement a choisi de jouer la carte de l’immunité collective, et donc un grand nombre de malades et de décès.

Comme je l’ai déjà rapidement évalué, en l’absence de vaccins et de traitements, au final, si on étale suffisamment les malades sur la durée, on pourrait limiter les morts à seulement… 300 000 en France… Gloups…

Évidemment, le président n’allait le dire comme ça, mais c’est bel et bien le risque du scénario du déconfinement vers lequel on se dirige.

Le truc, c’est que, franchement, on n’a pas trop le choix, on va bien devoir passer par l’immunité collective. Espérons toutefois qu’on ralentira suffisamment l’épidémie le temps qu’un traitement et/ou un vaccin sont déployés : il y aura moins de malades et de décès. C’est le pari actuel.

Mais sans une capacité large de détection des porteurs du virus, via tests PCR et sérologiques (et l’isolation des cas), l’épidémie va repartir violemment, comme l’a démontré l’INSERM. Et sur ce point, Emmanuel Macron a été évasif et a oblitéré de nombreux aspects…

Cela me rappelle un peu l’histoire des masques : c’était inutile quand on n’avait pas, c’est devenu utile quand on a en commandé. Et là, les tests généralisés “n’ont pas de sens”. Ce qui sera vrai jusqu’à ce qu’on ait suffisamment de tests, j’imagine…

Et c’est sans compter qu’il reste de nombreuses d’inconnues sur ce virus : on n’est pas du tout certain qu’avoir eu le virus nous immunise complètement, ni pour combien de temps… Ce qui mettrait tout le plan par terre…

Bref, le gouvernement a fait le pari que les traitements et vaccins arriveront suffisamment vite. Ce qui n’est pas gagné. (Notons au passage qu’on peut trouver tristement bête que les recherches sur les coronavirus aient vu leur budgets réduits ou annulés ces dernières années.)

Bref, le plan a de nombreuses possibilités de capoter (mais au vu de la situation, soyons honnêtes : le gouvernement n’a le choix qu’entre de mauvaises solutions). Quoi qu’il en soit, au moindre pépin, de nouvelles périodes de confinement nous attendent au tournant, il faut s’y préparer.

Vive qu’on en finisse avec ce coronavirus, comme disait l’autre :

“Corona et climat”, Compte Instagram Statistically Insignificant, 31 mars 2020

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